Regarde, meurs, souviens-toi, de Jean-Louis Bachelet

Trois moments de la vie d'une déportée à Ravensbrück

L'histoire de la déportation et du génocide des juifs a ouvert un précipice dans le continuum de l'histoire humaine. Parallèlement à la réflexion amorcée par le monde intellectuel et politique sur l'origine et les leçons du désastre, l'homme de théâtre, et l'artiste en général, s'est légitimement posé la question de la représentation d'un tel drame, puisque, comme l'a souligné Camille Dumoulié, s'agissant de la shoah, il faut dire l'indicible, et faire une histoire de ce qui a brisé l'histoire même.


Le témoignage de ceux qui ont survécu n'a certes pas été rapporté par eux dans un but artistique; ce qui fait oeuvre dans ces cas, c'est la vérité historique manifestée dans sa nudité, sa singularité, et sa brutalité. Que doit donc faire l'homme de lettre quand il veut apporter sa contribution à ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui le travail de mémoire, et qu'il n'a pris lui-même aucune part à la catastrophe? A un moment de l'histoire où disparaissent les derniers survivants des camps de la mort, l'homme de théâtre est tenu de réfléchir sur les limites et les conditions de la représentation d'un tel sujet, lequel ne peut se prêter à aucune forme de spectacle.


Depuis Eschyle jusqu'à Edward Bond, les écrivains de théâtre se sont plûs à dire la cruauté humaine, et son cortège de souffrance. Ils se sont plûs à le dire de toutes les façons possibles, dans le but d'édifier, de terroriser, ou même de séduire. Et bien des accents manifestés dans ces oeuvres pourraient être repris pour parler de la shoah, ainsi le Choeur des Perses d'Eschyle se lamentant sur la destruction de sa flotteà Salamine: «Horribles, horribles souffrances, inouïes et déchirantes! Hélas, pleurez, Perses, en apprenant ce malheur», et «Malheur! Malheur! Ainsi, à t'entendre, les corps de ceux que j'aime, plongeant et replongeant dans les flots, roulent sans vie, emportés dans leurs larges saies errantes!» Les souffrances des victimes du nazisme ne sont-elles pas elles aussi, et même très précisemment «Inouïes et déchirantes»? Ou bien, s'agissant des bourreaux, ne pouvons nous appliquer aux SS ces paroles de Shakespeare, dans Titus Andronicus: «Bah! J'ai fait mille choses effroyables aussi tranquillement qu'un autre tuerait une mouche; et rien ne me navre le coeur comme de ne pouvoir en faire dix mille de plus»

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avec Aurélie Gantner, Aliouchka Binder, Olivia Raclot, Marjolaine François

.Mise en scène : Brigitte Drhey - Lumières : Pierre Daubigny

 

Il est frappant de constater que l'épuisement des formes théâtrales classiques, suggéré dans l'incendie duWallalah wagnérien et consacré dans l'oeuvre d'Antonin Artaud, précède de peu ou coïncide avec la montéedu nazisme en Europe. S'il est aventureux d'établir un quelconque lien entre eux, cela suffit pourtant àexpliquer en partie l'impuissance des écritures nouvelles à représenter l'enfer des camps. Et combien dérisoire nous apparaît en effet de cette assertion d'Artaud: «Sans un élément de cruauté à la base de tout spectacle, le théâtre n'est pas possible. Dans l'état de dégénérescence où nous sommes, c'est par la peau qu'on fera entrer la métaphysique dans les esprits». Reflexion qui a sans doute un sens quand ontraite de sujets mesurables, mais qui sonne étrangement, quoiqu'en dise un Pierre Brunel dans son pénétrant article" Primo Levi et le théâtre de la cruauté" , quand des millions d'êtres ont été numérotés,
tatoués et exterminés, parce que dégénérés , ou nuisibles.


Il faut dire que cela se passait juste avant le grand désastre; Artaud fondait alors toute sa «métaphysique» sur une certaine conception de la peste, sans se douter qu'une peste plus grave, et de nature radicalement différente, parce qu'inventée par l'homme, décimerait l'humanité, et rendrait caduque toute réflexion esthétique sur la mort. " Regarde, Meurs, Souviens-toi " est écrite sur la base de plusieurs témoignages de rescapées des camps de Ravensbrück et Neubrandebourg, le principal étant celui de Micheline Maurel paru en 1957 sous le titre «Un camp très ordinaire». Si une pièce de théâtre a pu naître sur la base des histoires racontées dans ce livre, c'est par ce qu'on pourrait appeler le besoin de communiquer.Mais que communiquer, au juste? Faut-il peindre avec des mots une expérience qui à elle seule constituele tombeau du langage tout entier? Il s'agissait bien en effet d'échapper à tout prix à cette tentation depeindre ou de repeindre, comme on repeindrait le vieux mur d'une maison en vue de le rendreprésentable aux nouveaux locataires. D'autant qu'aucune affirmation, aucune révolte, aucune position n'apparaît clairement à l'esprit, une fois ces livres refermés. Mais un silence singulier vient se loger dans le coeur, un silence bientôt visité par une multitude de questions, -de questions sans réponses. Est-ce que je suis heureux? Est-ce que j'aime? Est-ce que je hais? Vais-je tuer? Donner la vie? Est-ce que j'ai déjà donné la vie? Qu'est-ce qui fait vivre les hommes? Qu'est-ce que l'Amour?


Une femme squelettique se traîne dans le washraum, à bout de force, par une nuit glaciale, et supplie Dieu de lui donner un morceau de pain-et la lune seule est témoin de la scène, une lune que la nuit polaire fait étinceler de façon odieuse; une lune sourde, muette, aveugle. Peut-on mettre cela en scène? Et quel chemin va suivre cette histoire dans le coeur du spectateur venu voir la pièce, quand il aura quitté la salle, mangé et bu à satiété, et passé une nuit réparatrice au creux de son lit? Serons nous absouts de la méchanceté de notre vie par le seul fait que nous aurons apporté notre tribut au travail de mémoire? Guidé par la densité des questions soulevées par ces témoignages terribles, j'ai dû pour écrire ma pièce faire le deuil du désir de changer les esprits, du désir de convaincre, du désir de bien dire, du désir même de servir une cause (laquelle, d'ailleurs?), et par dessus tout, de ce désir d'enseigner qui me semble être le gibet auquel pend le cadavre de la culture classique.


Dieu n'a pas répondu à Micheline par des mots , en cette nuit de décembre 44. Mais quelques semaines plus tard, une petite danseuse lui donnera la moitié de son pain, tous les jours. Cette petite danseuse, arrêtée avec presque tous ses neuf frères et soeurs, avait déjà vu mourir sa mère, à Auschwitz. Elle dansera pourtant pour ses camarades la nuit de noël, ce qui inspirera à Micheline un poème: «Danseuse, au bras léger comme une aile, pourquoi danses-tu»? Bouleversée par cette attention, elle viendra tous les jours donner une partie de son subsit à Micheline, à la dérobée.

15€ - étudiants de moins de 25 ans, avec une carte: 10€

Réservation 01 46 33 48 65